Guillermo Del Toro interview : 4 DVD Hellboy sinon rien

Le physique imposant du réalisateur mexicain trahit une boulimie qui se retrouve à toutes les étapes de son travail. Une envie vorace de cinéma pas très éloignée de Peter Jackson dont les 4 éditions DVD (pour un seul film !) de Hellboy stigmatise une surenchère excessive, mais sincère.

Guillermo del Toto / Time

Bliss : Les suppléments des DVD Hellboy sont si nombreux qu’on se demande si vous ne voulez pas devenir la référence… Quels sont vos DVD modèles, et avez-vous le final cut sur vos DVD ?

Guillermo del Toro : Je ne m’appuie pas sur le travail des autres pour créer mes DVD. Comme pour mes films, les livres ou les jouets dérivés, je me mets à la place du consommateur : « Qu’est-ce que j’aimerais avoir en tant que fan. Si j’ai assez aimé ce film pour l’acheter, je veux qu’il soit dans le meilleur emballage possible ». Pour les jeunes qui filment avec des caméras DV par exemple, les DVD sont souvent une école de cinéma informelle. Alors sur mes DVD j’essaie d’être ouvert et candide sur ce qui se passe. Le DVD de Blade II avec tous ses suppléments s’est bien vendu, le public a accueilli positivement certaines de nos expériences. Sur Hellboy on m’a laissé choisir le producteur du DVD et commencer aussitôt que je le voulais. On a travaillé dès la phase de pré production en scannant des documents, en filmant… Je n’ai jamais eu autant d’implication dans un DVD. En comparaison, Cronos (93), L’Échine du Diable (01) et Blade II (02) ont été faits de manière presque artisanale. D’ailleurs Mimic (97) ressortira en DVD en 2005, je vais remonter le film.

Bliss : Avec toutes ces éditions de Hellboy (4 en Zone 2, 2 en Zone 1) ne craignez-vous pas que le public se perde ou se lasse ?

Guillermo del Toro : Il y a six éditions de Zombie (Dawn of The Dead) de George A. Romero, plusieurs éditions du Seigneur des Anneaux la même année… Je crois que cela reflète le marché, que les gens sont complétistes. En ce qui concerne la version longue de Hellboy, à partir du moment où je me suis imposé six semaines supplémentaires de post production à remixer le film, à le réétalonner, à le reformater, et à retirer une copie du film pour le cinéma, c’est que c’est important pour moi. Alors je me fiche de savoir ce que les gens pensent.

Bliss : Pourquoi avoir inclus ces curieux dessins animés du garçon qui fait Boing-Boing au lieu de parler ?

Guillermo del Toro : Je suis un grand fan des films d’animation UPA (United Productions of America, connu dans les années 50, ndlr) qui appartiennent maintenant à la Columbia. Ces dessins animés n’ont jamais été édités sur Laserdisc ou DVD, seulement sur un très mauvais transfert VHS au milieu des années 80. Ce sont des cartoons très précieux pour moi, notamment à cause de leur cœur. Quand le personnage de Hellboy regarde ces dessins animés dans le film, j’essaie de montrer quel genre de type il est. Alors j’ai pensé que ce serait une touche décalée et un peu folle d’inclure trois ou quatre de ces cartoons dans le DVD. Ces dessins animés de UPA sont parmi les meilleurs jamais faits. UPA avait un design d’avant-garde à l’époque, très simple, très modernes, à l’opposé du style Disney. Loin aussi de Tex Avery qui était un magnifique animateur orienté gag. D’ailleurs j’adore le coffret DVD sorti en France et pas aux USA. Tex Avery est plus apprécié en France qu’aux USA. Le meilleur livre sur Tex Avery paru dans les années 80 est français. Si c’est mon DVD, en quelque sorte, j’ai envie d’y inclure ce que j’aime.

Bliss : Comment a été faite l’animation originale du comic book de Mike Mignola créée pour le DVD ?

Guillermo del Toro : Mignola a réalisé les dessins séparément, comme des cellulos (supports transparents pour les dessins animés, ndlr). Il a dessiné par exemple l’arrière plan, puis l’avant plan, et nous avons animé les différents éléments. Tous les dessins sont les siens et j’ai écrit toutes les biographies illustrées des personnages. Si vous voulez connaître des détails, comme le profil des personnages qui n’étaient pas dans le film, cela vous aide à mieux comprendre ou à d’avantage apprécier l’histoire.

Bliss : Que dites-vous aux réalisateurs qui dénigrent les suppléments des DVD ?

Guillermo del Toro : C’est une attitude peu généreuse à laquelle je n’adhère pas. En tant que fan, j’adore regarder derrière le rideau. Je n’aurais pas pu faire mes premiers courts métrages sans un magazine ou un livre sur la manière de faire un film. Si quelqu’un a assez de temps et de curiosité pour regarder, laissez le faire, laissez le y prendre du plaisir. Tout le monde devient un expert, c’est un phénomène inévitable. Vous n’arrêterez pas le mouvement. Les seuls trucs magiques qui restent au cinéaste ce sont les personnages et l’histoire. Beaucoup de gens ne regardent que le disque 1 de toutes façons alors même qu’ils ont acheté des versions 2 ou 3 disques. Et la plupart n’écoutent jamais les commentaires audio. Les heures que je passe sur un DVD, je le fais pour ceux qui regardent les bonus.

Bliss : De versions longues en Director’s Cut, les films deviennent sur DVD plus proches des souhaits du réalisateur que les versions salles, au point de se demander si, à terme, les films ne vont pas être directement édités pour le Home Cinéma…

Guillermo del Toro : Nous sommes arrivés à un point où le potentiel de commercialisation d’un DVD dicte la faisabilité d’un film. Alors oui, c’est possible. Est-ce souhaitable ? Je ne le pense pas. La mutation est lente mais avec les équipements Home Cinéma qui deviennent de plus en plus gros et les salles de cinéma de plus en plus petite…

Bliss : Le temps passé à réaliser un DVD ambitieux pourrait aussi être utilisé à faire un film. Spielberg, par exemple, attend sans doute de ne plus être capable d’aller sur un plateau de tournage pour faire des commentaires audio…

Guillermo del Toro : Oui, c’est un peu vrai, la réalisation de trois DVD pourrait faire l’équivalent du temps nécessaire pour réaliser un film. Mais ce n’est pas ce que je veux faire.

Propos recueillis et traduits en août 2004 par François Bliss de la Boissière

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Guillermo del Toro Phto :
Christopher Wahl / Hollywood Reporter

(Publié partiellement en 2004 dans le mensuel Les Années Laser)


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