2010 : The iPad Experience

Quand l’iPad a débarqué au domicile, elle s’est moquée, comme souvent, avant de hausser les épaules et de regarder ailleurs. Entre l’iMac géant sur le bureau familial, l’iPhone mini tout le temps dans les mains et le PowerBook lourdaud mais encore actif, cette histoire de tablette ne pouvait avoir un intérêt que pour les geeks chroniques et les habituels fans Apple. C’est vrai qu’elle est joliment plate cette tablette, que les photos rendent bien sur l’écran, et qu’elle ne fait pas de bruit, mais enfin, elle fait double, triple ou quadruple emploi avec les autres gros gadgets de la maison. « Les hommes ont toujours besoin d’un nouveau joujou » soupire-t-elle en pardonnant.

SteveJobs iPad

Miroir, joli miroir, dis moi qui est la plus belle…

Six mois plus tard, il y a deux iPad en circulation dans la maison. Le partage de plus en plus conflictuel d’une seule tablette n’était plus tenable et Noël a été la bonne occasion. Elle ne l’avouera jamais, pourtant le premier iPad arrivé en mai dernier est devenu très vite sa chose. Après les premiers jours rigolos où elle a négligemment apprivoisé l’engin dans le désordre, comme tout le monde, elle a commencé à privilégier la tablette pour regarder ses mails. Le soir d’abord, puis, peu à peu, le matin aussi. Jusque-là, elle ne le faisait qu’occasionnellement avec l’ordinateur.

Ce n’était que le début d’une longue liste de nouveaux comportements et de besoins qui ont peu à peu révélé que, malgré son abord convivial et universel, l’iPad appartient en réalité à la sphère des objets individuels, personnels, tel une sorte d’assistant numérique personnel haut de gamme. Regarder à plusieurs des diaporamas ou des vidéos ou faire passer la machine de mains en mains, pour essayer un jeu ou lire une page de magazine, prouve d’abord que la tablette que l’on partage appartient bel et bien à une personne et n’est communautaire que le temps de quelques démonstrations. Faites la tourner, et elle revient immanquablement à son propriétaire, attitré ou symbolique. Quand elle s’est abonnée à l’édition numérique du quotidien Libération qu’elle peut enfin recevoir (télécharger donc) tous les matins à domicile, il était devenu clair que l’iPad, aussi devenu liseuse, ne la quitterait plus jamais longtemps.

Impact transgénérationnel

Une des surprises fut de découvrir que l’iPad était devenue pour elle une machine à jouer. Ou, plutôt, une machine à faire jouer ensemble. Elle ne s’est pas transformée du jour au lendemain en gameuse à cause de l’iPad mais, tel un aimant social, la machine et ses jeux lui ont permis de développer de nouveaux liens privilégiés transgénérationnels. Elle a réalisé par exemple que les jeux vidéo installés dans la tablette attiraient immanquablement son petit neveu de 5 ans. Comme il ne sait pas encore lire et respecte encore l’ordre adulte, il l’a sollicite régulièrement pour lancer les jeux et se faire expliquer tel ou tel mode d’emploi. Elle découvre ses aptitudes innées au jeu vidéo et l’enfant et l’adulte, réunis autour d’un même espace-temps digital qui se touche, apprécient tous les deux cette complicité et l’intimité du jeu partagé avec l’iPad entre les mains ou sur les genoux.

Plus inattendu encore, elle a découvert que sa grand-mère était capable de s’intéresser plus que sérieusement au vénérable Scrabble relifté sur l’iPad. Non seulement cette grand-mère s’amuse toute seule sans problème à lancer des parties de Scrabble sur la tablette mais elle a la patience et l’envie de participer à la connexion des iPhone et iPod Touch devenus chevalets qui permettent de jouer à plusieurs. Ce n’est plus une vue de l’esprit d’un gourou de la Silicon Valley ou un vœu pieux marketing : autour du jeu et de son hypnotique écran à portée de mains et du coeur, l’iPad cautérise les fractures numériques et comble les gouffres générationnels.

Services à la personne

Des mails aux réseaux sociaux, il n’y qu’un pas que l’iPad a réduit d’un ou deux effleurements de la main. Puisque quelques légers gestes tactiles suffisent pour basculer de l’appli Mail à Safari, elle a fini par prendre l’habitude de consulter et publier presque aussi régulièrement sur Facebook. Elle contemple le soir les photos qu’elle a postées à partir de son iPhone dans la journée. Nul doute que le fait de pouvoir regarder intimement son profil Facebook, sans craindre un regard par dessus son épaule comme sur l’ordinateur, a décuplé sa présence sur le réseau social. En haut de son profil, les trottoirs enneigés de Paris et la Seine au bord de la crue ont remplacé les feuillages automnaux et l’iPad est sa tribune populaire.

Après insistant conseil extérieur cette fois, parce qu’il lui était difficile d’imaginer se séparer de ses prestigieux tirages photographiques constituant son book photo professionnel, l’iPad est enfin devenu son book numérique idéal. Fini les visites dans les galeries et agences encombrées de gigantesques cartons à dessin. Tendance, discret et surtout, aussi réactif sous les doigts que démonstratif, l’iPad est devenue sa meilleure carte de visite. Sans en avoir l’air.

TV réinventée

Parmi les pratiques inimaginables avant qu’elles se concrétisent, la consultation de programmes vidéos a été beaucoup plus loin que prévu avec l’iPad. Bien sûr, elle s’est fait un peu aider au début pour se familiariser aux différentes astuces de synchronisation entre iTunes et l’iPad mais depuis, merci tout va bien, elle n’oublie jamais de louer un film ou quelques épisodes de séries TV sur l’iTunes Store avant de prendre le train vers le Sud. Bien sûr, également, chaque soir, les dernières vidéos trouvailles Youtube ne manquent pas de tourner sur le canapé. Parfois remplacées par les archives de la télévision française d’hier ou d’aujourd’hui puisées sur Dailymotion. Mais le choc et le vrai glissement est apparu en même temps que les applis diffusant des programmes de télévision en direct live sur l’iPad grâce au Wi-Fi. Au début simple curiosité anecdotique, la TV sur iPad devient chaque jour plus indispensable non seulement pour les infos en direct mais aussi pour les fonctions de TV de rattrapage, comme celle que propose l’appli M6 notamment.

Avec l’iPad, il y a désormais une télévision dans la cuisine, à l’heure des repas ou, dans le lit, avant l’extinction des feux. Une télévision réinventée, de proximité, que l’on touche physiquement du doigt pour faire taire, les pubs par exemple, que l’on pose n’importe où, négligemment même, à côté de soi, proche de soi si l’on veut. Plus rien à voir avec l’objet lourd et fixe qui trône au-dessus des meubles et diffuse ses programmes d’un ton docte et distant. Cette nouvelle intimité créé un nouveau lien, complice et décontracté, fidèle mais pas autoritaire. Quand elle se déplace d’une pièce à l’autre avec le programme TV en cours entre les mains grâce à l’iPad, il s’agit moins d’une dépendance que d’une nouvelle forme de contrôle. Et de toutes façons, regarder un film, une émission de variété ou un talk show en le tenant entre ses mains et, éventuellement, en marchant, réintroduit de la magie dans une pratique que l’on croyait aussi surannée que l’ORTF.

L’avenir entre ses mains

Chaque mois, l’iPad génère de nouveaux usages. Tantôt provoqués par l’apparition de nouvelles applis que l’on ne concevait pas hier, tantôt parce que l’iPad s’ouvre à toutes sortes de personnalités venues à lui. La tablette Apple ne contient pas une liste magique de fonctionnalités qui serviront à tout le monde. L’iPad se situe au-dessus de ça, en amont même. Son universalité repose sur le fait qu’il permette de consommer sans effort, voire, il faut le revendiquer, paresseusement, du contenu numérique. Il permet d’oublier la grosse case ordinateur, son clavier, sa souris, son écran vertical intimidant, son fauteuil plus ou moins bien ajusté. Littéralement et au figuré, l’iPad remet tout à plat. Oui, en 2010 – cela tombe bien pour lancer une décade vers le futur – l’iPad est entré dans nos vies comme une tornade douce qui dépoussière chaque jour nos vieilles habitudes. Maintenant qu’elle a le sien propre, avec ses mots de passe, ses petits secrets et le confort de savoir qu’elle en est bien la propriétaire mais aussi le maître, ce n’est plus elle qui dira le contraire.

Note : Ce texte agrège les pratiques réelles de plusieurs personnes et non d’une seule.

François Bliss de la Boissière

(Publié le 31/12/2010 sur Hitphone.fr)

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