Stéphane Natkin : « La classe politique n’a pas un point de vue uniforme sur les jeux vidéo »

Acteur, enseignant, et évangéliste aussi avisé qu’enthousiaste du jeu vidéo au sein de l’ENJMIN qu’il dirige et du CNAM où il enseigne, Stéphane Natkin évoque dans la dernière partie de notre entretien les rapports conflictuels qu’entretiennent le jeu vidéo progressant comme la technologie, à grande vitesse, et les politiques, obligés de respecter les valeurs d’hier.

3ÈME PARTIE : POLITIQUES DU PIRE OU DU MEILLEUR…

Stéphane Natkin by Bliss 03

Bliss : Malgré sa popularité grandissante dans toutes les couches de la population, le jeu vidéo continue à avoir mauvaise presse. La prétendue nocivité du jeu vidéo liée à son contenu parfois violent est-elle justifiée ?

Stéphane Natkin : Qu’est ce qui est dangereux dans le jeu vidéo ? Un ami, Gonzalo Frasca, qui est à la fois producteur et vrai théoricien du jeu, a donné une conférence à la Villette où il a commence en disant : « Je suis sûr que dans la salle beaucoup de gens pensent que le jeu vidéo est très dangereux. Alors, à votre avis, combien de gens sont morts à cause du jeu vidéo ?… 5000 ? Allez, disons que 10 000 personnes sont mortes à cause du jeu vidéo. Donc le jeu vidéo semble en effet quelque chose de très dangereux qu’il faudrait interdire aux enfants. Maintenant, prenons un autre media au hasard : le livre. Les deux grands succès de librairie : la Bible et le Coran, il faut absolument interdire aux enfants de les lire, parce que c’est une véritable catastrophe pour l’humanité ! (rires) ».

Bliss : Les politiques eux-mêmes, comme Nadine Morano dernièrement, ne ratent pas une occasion de dénoncer une pratique que visiblement ils ne comprennent pas. Cela ne gène pas votre travail au sein d’une école du jeu vidéo ?

Stéphane Natkin : Je n’ai pas une vision uniforme sur le sujet. Des politiques sont venus à l’école et nous ont soutenu, disant que c’était une très belle école. Elle a été créée par Jean-Pierre Raffarin et soutenue par Ségolène Royal. Donc, ce n’est pas une question de bord politique, mais de positionnement. Si vous avez des responsabilités à la création artistique, vous allez soutenir une école de jeux vidéo car vous savez que ceux qui vous écoutent entendront bien ça. Si vous défendez la politique familiale, vous allez faire un discours pour les associations familiales. Je ne suis pas vraiment sûr que ça corresponde dans un cas et dans l’autre aux convictions personnelles des uns et des autres. C’est un positionnement politique, c’est une nécessité de l’exercice de la politique. Quand on a commencé à faire l’école en 2003 (l’ENJMIN, inaugurée en 2005, ndr), celle-ci n’était pas considérée comme culturelle. Jean-Claude Larue (porte-parole du SELL ndr) et André-Marc Delocques-Fourcaud, alors directeur du CNBDI (Centre National de la Bande Dessinée et de l’Image qui accueille l’ENJMIN, ndr), qui soutenaient l’école, sont allés au CNC pour obtenir des aides. On leur a dit : « Allez voir le ministère de l’Industrie » (rires). Ça a changé depuis puisque le CNC a créé le fonds d’aide aux jeux vidéo.

Bliss : Il suffit alors qu’une institution donne de l’argent, ou quelques médailles, pour dire officiellement que c’est « culturel », ou considéré comme tel ?

Stéphane Natkin : Non, pas forcément, mais puisque vous avez un fonds d’aide aux jeux vidéo qui donne plusieurs millions à la création du jeu vidéo, ça veut dire que c’est considéré comme un « objet culturel », oui.

Bliss : Le discours des politiques sonne autrement pourtant. Même si, aussitôt nommé au ministère de la culture, Frédéric Mitterrand est venu faire un petit tour au festival du jeu vidéo de Paris en septembre pour jouer de la guitare, vous ne trouvez pas que les politiques désapprouvent en général le jeu vidéo ?

Stéphane Natkin : Le discours de l’ancienne ministre de la culture Christine Albanel était plutôt positif. Et je n’ai jamais entendu Mme Nathalie Kosciusko-Morizet dire quelque chose contre le jeu vidéo, au contraire. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait un point de vue uniforme de la classe politique par rapport aux jeux vidéo. Il s’agit sans doute d’un positionnement qui doit dépendre de ce qu’on doit dire à un moment donné pour telle ou telle raison. Regardez aux États-Unis, c’est un peu la même chose. Il y a nécessité, d’une certaine façon, de considérer l’importance du jeu vidéo parce que sinon vous n’êtes pas de votre époque, pas de votre temps, vous n’attirez pas les jeunes. Et d’un autre côté vous ne pouvez pas faire quelque chose qui déplaise à l’ensemble des associations familiales qui considère qu’on pervertit cette pauvre jeunesse.

Bliss : La technologie irait donc beaucoup plus vite que l’absorption culturelle ?

Stéphane Natkin : La technologie va, en effet, bien plus vite que la capacité d’assimilation sociale. Mais la capacité de création va aussi plus vite. L’éclatement de la bulle Internet, en 2001, a été provoqué par des gens qui ont cru qu’il suffisait de mettre de l’Internet dans n’importe quel projet pour que dans les six mois tout le monde se mette à utiliser Internet. Il manquait huit années. Toutes les idées sur lesquelles on spéculait à l’époque existent bel et bien aujourd’hui et rapportent de l’argent. Ce n’était pas possible en 2001, il fallait le temps de l’assimilation sociale. Vous pouviez commencer à faire des réseaux sociaux à ce moment là, sauf qu’il fallait le temps que les gens s’y intéressent… Il y a d’un côté la vitesse de propagation de la technologie, et ensuite les politiques qui apprennent progressivement que leurs électeurs sont vraiment intéressés. Alors tout changera. En ce qui concerne le jeu vidéo, pour l’instant il faut attendre encore un peu.

Entretien Stéphane Natkin, 1ère partie : Quand le jeu vidéo devient transmédia…
Entretien Stéphane Natkin, 2e partie : Le jeu vidéo, un système de production à revoir…

Propos recueillis par François Bliss de la Boissière

(Publié le 26 janvier 2010 sur Electron Libre)

 


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